Les droits de l'hommes à 60 ans

 

 

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La Déclaration universelle des droits de l'Homme a 60 ans
Il y a soixante ans, le 10 décembre 1948, l'Assemblée générale de l'Onu adoptait à Paris la Déclaration universelle des droits de l'Homme, texte fondateur qui a inspiré le droit international d'après-guerre, mais dont l'idéal proclamé reste lointain et contesté.

Aujourd'hui, quelle est la situation des droits de l'Homme dans le monde? Comment sont-ils perçus? Quels sont les nouveaux défis? Dossier.

- Le 10 décembre, journée des droits de l'Homme

- Les nouveaux défis

- Regards croisés sur les droits de l'Homme dans le monde

- Stéphane Hessel raconte la genèse de la DUDH

- Barack Obama, le président symbole



Le 10 décembre, journée des droits de l'Homme

C'est un anniversaire particulier qui va être fêté mercredi 10 décembre, partout dans le monde: celui de la déclaration universelle des droits de l'Homme, rédigée et adoptée par l'Organisation des Nations Unis en 1948, à Paris. Plusieurs manifestations sont organisées à cette occasion, essentiellement en France, où aura lieu une cérémonie en présence de représentants de l'ONU, de la Commission Européenne et d'ONG, au Palais de Chaillot, à Paris, où fut adopté le texte.

C'est d'un traumatisme, d'un épisode violent de l'histoire, qu'est née la déclaration universelle des droits de l'Homme. A la fin de la seconde guerre mondiale, le monde découvre avec horreur l'existence des camps de concentration nazis, et le génocide des juifs. Inspirée par la déclaration française des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et la déclaration d'indépendance américaine de 1776, la Déclaration universelle des droits de l'Homme (DUDH) voit donc le jour le 10 décembre 1948 à Paris.

"Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits", proclame le premier article de la déclaration, qui en trente points énumère des droits humains, civils, économiques, sociaux et culturels, "inaliénables" et "indivisibles". Le texte fut adopté par les 58 Etats alors membres de l'assemblée générale de l'Onu, à l'exception de l'URSS, des pays d'Europe orientale, de l'Arabie saoudite et de l'Afrique du Sud, qui s'abstinrent.

1948 est une année trouble et les premières tensions de la Guerre froide complique l'adoption du texte. La déclaration est le fruit de débats complexes: l'URSS et ses satellites insistent notamment sur les "droits réels", économiques et sociaux, contre les "droits bourgeois" civils et culturels défendus par les démocraties occidentales. Ces dernières, de leur côté, résistent à l'idée de traduire la déclaration en instrument juridique contraignant, craignant qu'il ne fût utilisé contre elles par les pays colonisés.

Il faudra, de fait, attendre 1966, pour que soient adoptés par l'Onu deux pactes contraignants qui constituent, avec la DUDH, la charte des droits de l'Homme de l'Onu. Mais malgré ses ambigüités et les arrière-pensées qui ont présidé à sa création, le texte de 1948 reste, selon le mot du juriste français René Cassin, qui participa à son élaboration, "le premier manifeste que l'humanité organisée ait jamais adopté". Sans valeur contraignante, la DUDH a inspiré tous les traités internationaux de l'après-guerre, et est généralement reconnue comme le fondement du droit international relatif aux droits de l'Homme. Les conventions internationales de 1979 contre la discrimination envers les femmes, de 1984 contre la torture, de 1990 sur les droits de l'enfant, la création de la Cour Pénale internationale (CPI) en 1998 découlent directement de la DUDH. Elle a également inspiré "le droit d'ingérence" et d'assistance humanitaire chers au chef de la diplomatie française Bernard Kouchner.

Malgré cela, DUDH n'a pas empêché un nouveau génocide, au Rwanda en 1994, ni la violation quotidienne des droits les plus élémentaires à travers le monde. En outre, les droits de l'homme restent une "idéologie", selon le terme de l'ancien ministre français de la Justice Robert Badinter, idéologie contestée par des Etats qui dénoncent une vision purement occidentale et qui remettent en cause son universalisme. Il y a un courant souverainiste - chacun est maître chez soi -, représenté notamment par la Chine, le Venezuela, Cuba ou la Birmanie, et un courant islamiste, qui estime que les droits de l'Homme sont le produit d'une pensée religieuse révélée", estimait M. Badinter lors d'une récente conférence à Paris.

Pour ce militant farouche de l'universalisme des droits de l'Homme, le monde est entré "en régression" dans ce domaine, depuis les attentats du 11 septembre et la politique "désastreuse" menée par les Etats-Unis puis par les démocraties européennes sous couvert de lutte contre le terrorisme. "Nous avons renié ce que nous prétendons défendre, et nous en supporterons longtemps les conséquences", prévoit-il.


Soixante ans après son adoption, la Déclaration universelle des droits de l'Homme (DUDH) est confrontée à des défis nouveaux comme la lutte antiterroriste, la montée en puissance de pays comme la Chine, l'affirmation du fait religieux ou la répression de la "cyber-dissidence". La crise économique et les bouleversements climatiques, qui aggravent la pauvreté, les migrations massives et les risques de conflits, mettent aussi à l'épreuve les acquis précaires de la déclaration, selon des spécialistes.

Depuis 1948 et l'adoption de la DUDH, le monde a changé. Les menaces contre les droits de l'Homme également. La déclaration universelle et les 72 conventions ou chartes internationales qui en découlent "sont des outils juridiques de première importance. Mais en matière de droits de l'Homme, le bilan ne pourra jamais être satisfaisant", estime le juriste Mario Bettati, l'un des concepteurs du "droit d'ingérence humanitaire".

Pointée du doigt: la montée en puissance de pays comme la Chine ou la Russie. "Les extraordinaires besoins énergétiques de la Chine la poussent à beaucoup d'indulgence avec ses fournisseurs", parmi lesquels des dictatures africaines et asiatiques, relève Mario Bettati. De la même manière, la nécessité de ménager la puissante Moscou pousse beaucoup à être compréhensifs. "Qui se préoccupe encore de la Tchétchénie?", s'inquiète Reed Brody, de l'organisation non-gouvernementale Human Rights Watch (HRW). Le retour en force des nationalismes et de la raison d'Etat met aussi à mal les avancées issues de la déclaration.

Bernard Kouchner, ancien "French doctor" aujourd'hui à la tête de la diplomatie française, a déploré la "régression" du droit humanitaire au profit de la souveraineté des Etats. De la Birmanie au Darfour, on voit "glisser la responsabilité de protéger, le droit d'ingérence et l'intervention humanitaire", a-t-il constaté.

La course à la sécurité au détriment des libertés dans les pays occidentaux préoccupe aussi souvent. "Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la place des droits de l'Homme est trop souvent reléguée au second plan au profit de considérations sécuritaires", en particulier par les Etats-Unis, déplore Reed Brody. "Dans la guerre menée contre le terrorisme, la notion d'intimité a été altérée (.) La surveillance générale suscite des problèmes sérieux concernant la démocratie", s'alarme le Commissaire aux Droits de l'Homme du Conseil l'Europe, Thomas Hammarberg.

Autre défi: celui de l'affirmation croissante du fait religieux dans les relations internationales. Un projet de déclaration visant à empêcher le dénigrement des religions fait l'objet d'un vif affrontement à l'ONU entre pays musulmans qui le soutiennent au nom de la lutte contre "l'islamophobie", et les occidentaux qui y voient un moyen de limiter la liberté d'expression.

La liberté sur la toile. Après les "samizdat", le système clandestin de circulation d'écrits des dissidents soviétiques, c'est aujourd'hui internet qui sert de vecteur à une liberté de parole menacée par les régimes autoritaires. Pour exemple le blog de Yoani Sanchez, jeune cubaine qui ose, grâce à la toile et malgré les menaces, critiquer le régime castriste. Signe des temps: près de la moitié (56 sur 125) des journalistes emprisonnés dans le monde travaillent sur la toile, selon le Comité de protection des journalistes (CPJ), basé à New York.

Les bouleversements économiques et climatiques et leurs conséquences -montée du chômage et de la précarité, émeutes de la faim, migrations massives de populations, catastrophes écologiques etc.- vont aussi mettre sous tension croissante la politique des droits de l'Homme. "Pour des milliards de gens, les droits fondamentaux, c'est manger, trouver de l'eau, avoir un abri. Les problèmes économiques et écologiques vont rendre cela de plus en plus aigu. On n'en mesure peut-être pas assez l'ampleur", souligne Reed Brody.



Regards croisés sur les droits de l'Homme dans le monde

A Paris: "Les droits de l'Homme et les droits sociaux qui y sont associés ont perdu beaucoup de leurs forces. A vrai dire, tout le monde s'en fout un peu... Il faut remettre en valeur ces principes. Il faut que les hommes vivent sur un pied d'égalité et dans des conditions décentes. Le logement fait partie de ces droits fondamentaux. Malheureusement, depuis quelques années, ils régressent mondialement. Sur la planète, de plus en plus de gens vivent dans des bidonvilles du fait de l'exode rural. Même dans les pays riches et protégés comme le nôtre, il y a augmentation des sans-abris. Il faudrait que la Déclaration universelle s'impose aux Etats, aux gouvernements et à tous les acteurs de l'économie et de la politique mondiale". Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de Droit au logement, mouvement français de défense des mal-logés.

A Rio de Janeiro, au Brésil: "Les droits de l'Homme sont un concept théorique créé par une société qui se considère supérieure aux autres formes de vie. Les droits de l'Homme ne suffisent plus quand l'être humain se sépare de la nature et s'arroge le droit de détruire l'autre pour sa seule satisfaction. Si l'être humain ne sent pas qu'il fait partie d'un tout, tout droit ne sera que partiel, même les droits de l'Homme". Daniel Munduruku, indien d'Amazonie de l'ethnie Munduruku, écrivain et président de l'Institut indigène brésilien pour la propriété intellectuelle.

A Ramallah, en Cisjordanie: "Pour moi les droits de l'Homme, c'est surtout le droit de vivre en liberté et dans la dignité, ce qui n'est pas du tout le cas en Palestine... Il m'est arrivé de dormir dans l'usine faute d'avoir pu regagner mon village en raison des barrages israéliens. D'après ce que j'ai lu sur les droits de l'Homme, la force occupante doit les garantir même si elle occupe notre terre. Or j'ai 50 ans et je ne me suis jamais senti en sécurité, ni moi ni mes enfants. Les Palestiniens sont privés des droits humains les plus élémentaires dont jouissent les gens ailleurs dans le monde." Samir Al-Abed, employé dans une usine de détergents à Ramallah.

A Goma, en République démocratique du Congo: "L'existence de la Déclaration universelle des droits de l'Homme nous aide à lutter... Malheureusement, les femmes sont ignorantes, surtout dans les milieux ruraux: elles ne savent pas qu'elles ont des droits reconnus au niveau mondial. Cela fait plus de 20 ans que je travaille avec des femmes, et elles ne connaissent toujours pas ces textes... De toute façon, ce sera toujours difficile pour les femmes du Nord-Kivu, parce que dans un contexte de guerre, personne ne respecte les droits de l'Homme." Justine Masika Bihamba, responsable d'une association de défense des femmes victimes de violences sexuelles dans l'est de la RDC, où les organisations d'aide estiment qu'au moins 40 femmes sont violées chaque jour.

A Jakarta: "En Indonésie, nous avons encore de nombreux cas de violation des droits de l'enfant. Beaucoup continuent de faire des travaux très dangereux, sans avoir le choix car leurs familles sont pauvres... Le pire, c'est le travail forcé et le trafic de drogue. Les autorités continuent de considérer les enfants impliqués dans le trafic de drogue comme des criminels, plutôt que comme des victimes." Rafendi Djamin, coordinateur de l'organisation internationale Human Rights Watch (HRW) pour l'Indonésie.

A Moscou: "La liberté d'expression en Russie n'existe pas... Si les lois fonctionnent, alors il y a liberté de parole. En Russie, la loi ne fonctionne pas. Malheureusement, il n'y a ni soutien de l'Etat au respect de la Déclaration ni soutien de la société. 5% à 6% de la population (ayant accès aux médias alternatifs), c'est le nombre de personnes dont on peut dire qu'ils vivent dans des conditions de liberté d'expression. La télévision russe, c'est de la propagande totale!... Environ 80 à 90 journalistes sont physiquement agressés chaque année." Oleg Panfilov, directeur d'un centre russe de journalisme.



"Obama, un Noir à la tête des Etats-Unis, excusez du peu. Le combat pour les droits de l'homme est un travail de très longue haleine". Le Français Stéphane Hessel, qui assista à la genèse de la Déclaration Universelle des droits de l'Homme, croit au progrès des libertés. Soixante ans après son adoption, le texte est toujours "parfaitement pertinent", estime dans un entretien celui qui reste, à 90 ans, un de ses défenseurs les plus ardents.

Résistant, déporté à Buchenwald, Stéphane Hessel est recruté après la guerre par le secrétaire général adjoint des Nations unies, Henri Laugier. Pendant trois ans, il sera témoin des travaux de la commission de 18 juristes chargée par l'Onu de mettre au point la déclaration. "Jeune diplomate de trente ans, j'assiste avec passion aux séances, à New York ou à Genève. Il y avait l'Américaine Eleanor Roosevelt, le Français René Cassin, le Libanais Charles Malik... tous s'efforçaient de rédiger un texte qui convienne au plus de nations possible", se remémore-t-il.

"Il n'y a pas eu de conflit mais beaucoup de débats. Presque chaque phrase a fait l'objet de discussions", raconte Hessel, se souvenant notamment comment René Cassin a réussi à faire accepter le mot "universel", celui qui, soixante ans après, est toujours contesté par les tenants du relativisme des droits de l'homme."Beaucoup se seraient contentés d'une "déclaration internationale". Cassin a dit: "nous sommes à un moment dramatique de l'histoire, il y a eu Auschwitz, Hiroshima. Il faut que ce soit un texte universel, court, mais fort"".

Le 10 décembre 1948, la déclaration est proclamée par l'Assemblée générale des Nations unies à Paris. "Pour tous ceux qui y avaient participé, l'émotion était très forte", dit Stéphane Hessel. Mais l'impact est moindre dans la presse et l'opinion, car "1948 est déjà une période difficile. On vient de créer l'Etat d'Israël, on est au bord de la rupture entre l'Est et l'Ouest", rappelle-t-il.

Soixante ans plus tard, la déclaration est toujours un objet de fierté pour Stéphane Hessel: "un beau préambule, trente articles dont aucun n'est médiocre. C'est un texte qui vaut la lecture, dont on peut dire en toute conscience aujourd'hui encore qu'il est parfaitement pertinent. Il l'est d'autant plus qu'il n'a pas été respecté, et il demande qu'on se batte pour ça".

Stéphane Hessel n'est pas pour autant un optimiste béat, ni un "naïf": "on vit dans un monde qui n'est pas respectueux des droits de l'homme, il y a beaucoup de choses qu'on n'a pas pu empêcher, la faiblesse des Nations unies est une réalité", admet-il, énumérant la Palestine, le Darfour, la République démocratique du Congo, Guantanamo...

"Les pessimistes disent que ça va plus mal, que le monde est affreux. Les autres comme moi disent: non, vous ne savez pas regarder l'Histoire. Il n'y a jamais eu autant de progrès en 60 ans. Nous avons fait une Europe unie - rien que ces deux mots mis ensemble, ça ferait frémir nos ancêtres -, nous avons supprimé l'apartheid, nous avons supprimé l'empire soviétique et ses goulags, nous avons mis sur pied un tribunal pénal international qui peut juger les chefs d'Etat criminels", sourit-il.

La remise en cause de l'universalisme des droits de l'homme ? "ceux qui prétendent que ça ne s'applique pas à eux sont des gouvernements, jamais des peuples", répond-il. Pour M. Hessel, les droits de l'homme participent d'une histoire en mouvement, avec ses phases de progrès et de régression. "Je pense que la liberté progresse (...) Ne nous lamentons pas trop".




Barack Obama, le président symbole

Le 4 novembre 2008, les Américains, ainsi qu'une grande partie du monde, se sont réconciliés avec le mot « Hope » - espoir-. Pour la première fois de l'histoire, un noir, d'origine africaine, a été élu président des Etats-Unis d'Amérique. Une révolution symbolique, mais également un voeu de changement en faveur des droits de l'Homme.

Après George W. Bush et sa "guerre contre le terrorisme", les droits de l'homme ont reculé dans le monde, estime Irene Khan, la secrétaire générale d'Amnesty International, mais le président élu Barack Obama a l'opportunité de rétablir la réputation des Etats-Unis à cet égard.

Le soir des élections américaines, des millions de personnes dans le monde étaient suspendus aux résultats. L'annonce de la victoire de Barack Obama a déclenché des mouvements de liesse, aussi bien aux Etats-Unis, qu'en Afrique, en Europe, et jusqu'en Asie.

Beaucoup d'espoir, mais aussi beaucoup de responsabilités pèsent sur les épaules du futur président: Amnesty International a demandé à Barack Obama de prendre des mesures concrètes pendant ses 100 premiers jours au pouvoir, comme de fermer Guantanamo, de dénoncer publiquement l'usage de la torture et de créer une commission indépendante sur les violations des droits de l'homme commis dans le cadre de la "guerre contre le terrorisme".

"Les attentats du 11 septembre ont révélé l'hypocrisie des démocraties occidentales qui avaient été jusque-là championnes des droits de l'homme à l'étranger", dénonce Irene Khan. Soudainement ces pays "ont été confrontés à ces problèmes sur leur territoire (...) et ils ont choisi la voie la plus facile, celle de rogner sur les droits de l'homme, au lieu de les défendre".

Les démocraties occidentales "ont conçu des stratégies de lutte contre le terrorisme qui sapent les droits de l'homme au lieu de créer des stratégies respectant l'Etat de droit. Et cela envoie un très mauvais message aux autres", a-t-elle déploré.

"J'espère vraiment que les Etats-Unis vont prendre une position ferme sur les droits de l'homme à l'avenir. Et les Etats-Unis ont de nombreuses raisons de le faire puisqu'en tant que grande puissance, tout le monde regarde les Etats-Unis comme un modèle à suivre", a-t-elle souligné.


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